La petite histoire des mots
Cadre

Georges Pop. |. Nul ne doute aujourd’hui que de l’issue des laborieuses négociations sur l’accord-cadre entre Berne et Bruxelles dépendra l’avenir des rapports entre la Confédération et l’Union européenne. Si, selon de récents sondages, une majorité de Suisses semble favorable au principe d’un tel accord, les citoyens et même les gouvernants sont encore très divisés sur la teneur et les contraintes, mêmes partagées, d’un tel accord. On comprend bien qu’un « accord-cadre » est censé « encadrer », autrement dit délimiter le champ d’action et définir les règles des relations, notamment économiques, entre les partenaires qui s’engageront à en respecter les termes. Le mot « cadre » nous vient tout simplement du latin « quadrum » qui veut dire carré. Lui-même est dérivé de « quattuor » qui veut dire quatre et qui nous a donné le substantif quatuor lequel, dans l’univers musical, désigne un groupe de quatre musiciens ou une composition en quatre parties. Après tout un accord-cadre n’est-il pas une sorte de partition qu’il convient d’interpréter de concert ? Et puis le mot « accord » qui suppose une entente ne définit-il pas lui aussi en musique un ensemble harmonieux de notes ? Pour en revenir à « cadre », le mot s’écrivait « quadre » au 16e siècle et désignait principalement la bordure, à l’origine carrée, qui délimitait un tableau mais aussi une petite fenêtre ou une ouverture. Il ne prit que progressivement sa graphie actuelle pour nommer, par exemple, le châssis d’une porte ou d’une fenêtre ou celui utilisé dans la fabrication du papier puis, au sens figuré, ce qui détermine et délimite une matière, une idée, un sujet puis, plus tardivement, un environnement. Le verbe « encadrer », apparu quant à lui dans la langue française vers 1750, s’est vu, un siècle plus tard, accaparé par les militaires qui l’utilisèrent dans le sens de « pourvoir une troupe de ses officiers et sous-officiers ». Dans l’armée française, à la même époque, le « cadre » était aussi le tableau où étaient inscrits les noms des officiers et sous-officiers d’active. Le mot a fini par désigner les gradés eux-mêmes puis, par extension plus récemment, les responsables d’une entreprise ou d’une administration dont la fonction est d’ « encadrer » des subordonnés dans un « cadre » bien défini. Le mot, d’apparence banale, est d’autant plus riche de nos jours qu’il peut à la fois désigner une personne, un objet concret ou un concept abstrait. « Cadre » nous a donné encore une singulière expression qui consiste à dire que l’on ne peut pas « encadrer » quelqu’un pour signifier qu’on ne supporte pas cette personne. L’expression est sans doute une évolution de celle, apparue au 18e siècle qui consistait à dire qu’on ne peut pas voir quelqu’un « en peinture » pour exprimer son aversion de cet individu. Aujourd’hui, on entend d’ailleurs très souvent la tournure « je ne peux pas le (la) voir en photo », à fortiori peut-être lorsque le cliché en question est mal … cadré !