La petite histoire des mots – Tabac

La chronique de Georges Pop
La semaine dernière, un texte, muni de 113’000 signatures, a été déposé à la Chancellerie fédérale à Berne qui exige l’interdiction de la publicité sur le tabac. Les initiants disent vouloir en priorité protéger les jeunes, sachant que la plupart des fumeurs ont allumé leur première cigarette à l’adolescence. Il est intéressant de noter que pendant très longtemps cette herbe venue d’Amérique méridionale a été jugée vertueuse et même très bonne pour la santé, notamment pour traiter les migraines.
Le mot «tabac» nous vient de l’espagnol «tabaco» emprunté au 16e siècle à la langue d’une peuplade indigène d’Haïti, les Arawaks qui nommaient «tzibatl» une sorte de double tuyau grâce auquel ils inhalaient la fumée du tabac. Mais en France «tabac» a très longtemps été en concurrence avec «pétun» issu du tupi, une langue indigène du Brésil aujourd’hui disparue. Ce n’est qu’un siècle plus tard que «tabac» s’installa définitivement dans la langue française. Mais «pétun» n’a pas complètement disparu, même si ce terme est tombé en désuétude. Le verbe «pétuner» veut toujours dire fumer ou priser du tabac. Nous lui devons aussi le nom du «pétunia» dont la plante présente en apparence quelque ressemblance avec celle du tabac. Il semble d’ailleurs que les pétunias ont été fumés comme le tabac par les Indiens du Brésil et qu’ils les introduisaient dans des préparations magiques lors de leurs rituels religieux. Certains linguistes affirment aussi que le «pétard» cher aux fumeurs de cannabis serait un dérivé de «pétun»; à ne pas confondre avec le pétard explosif qui lui serait issu de «péter». On sait que le tabac fut introduit en Europe en 1515 par Christophe Colomb qui en rapporta quelques graines en Espagne. Les Espagnols commencèrent aussitôt – comme les Amérindiens – à le fumer et le priser. Un peu plus tard, il fut importé en France par le géographe et explorateur André Thévet, après une expédition au Brésil, qui en sema dans de nombreux champs de la région d’Angoulême et le rebaptisa «Herbe Angoulmoisine». Mais l’Histoire a retenu le nom de Jean Nicot comme étant celui qui a vraiment introduit le tabac en France. Ce diplomate avait aménagé une petite plantation de «pétun» dans le jardin de l’ambassade de France à Lisbonne. Convaincu des vertus bienfaisantes de la plante, il envoya de la poudre de tabac à la reine Catherine de Médicis pour traiter les migraines de son fils, le futur roi François II qui, peut-être par effet placébo, se déclara très soulagé. A partir de ce moment, le tabac fut distribué chez tous les apothicaires du royaume sous le nom «l’herbe à la reine» ou «herbe à Nicot». C’est à Jean Nicot que l’on doit aussi le nom de la «nicotine», cet alcaloïde dont on a pu mesurer aujourd’hui la toxicité; une molécule qui déclenche la dépendance chez les fumeurs. Chaque année, le tabac tue 7 millions de personnes dans le monde. On est décidément bien loin de l’idée que s’en faisait les anciens, à commencer par Molière qui, dans sa comédie Dom Juan fait dire à son personnage: « Il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. »
Georges Pop