Lavaux – L’irrésistible ascension des cépages résistants
Solaris, Johanniter, Cabernet Jura, Divico, Divona… Avec l’arrivée de nouvelles variétés résistantes, le changement climatique redessine le vignoble suisse.


Texte et photos Manon Hervé | Les millésimes 2021 et 2022 ont été significatifs du contraste sous lequel se révèle le changement climatique. Ces deux saisons aux antipodes nous montrent que ce bouleversement extrême peut aussi bien se traduire par une sécheresse que par des épisodes de pluies excessives. Parallèlement, l’importance du respect de l’environnement s’impose peu à peu dans la conscience collective et au sein du secteur viticole. De ces différents constats est entrain de naître toute une génération de nouveaux cépages dits « résistants ».
La Suisse pionnière européenne
Novatrice dans la recherche de cépages interspécifiques, la Suisse démontre une réelle capacité d’adaptation face au changement climatique.
Depuis 1965, l’Agroscope, le centre de recherche de la Confédération, a investi dans la recherche de cépages résistants. Pour Jean-Laurent Spring, chercheur au sein du site Agroscope de Pully « la Suisse est un excellent laboratoire car de nombreux cépages divers y sont cultivés ».
L’objectif premier de cette investigation est de réduire la quantité de produits phytosanitaires utilisés dans le vignoble. Pour cela, les chercheurs croisent entre eux différents cépages ayant des gènes résistants afin d’obtenir une variété résistante aux trois principaux champignons que sont le mildiou, l’oïdium et la pourriture grise, responsables majeurs des traitements phytosanitaires.
Les premières générations de ces variétés créées ne résistent qu’à l’une ou l’autre de ces maladies, et ce avec un seul gène résistant, à l’image du Gamaret avec la pourriture grise. Le but de l’Agroscope est d’obtenir des cépages présentant une pyramide de résistance, soit plusieurs gènes qui bloqueraient les divers champignons afin d’avoir une stabilité maximale. Les techniques de recherche ayant beaucoup évolué au fil des années, il est aujourd’hui possible de faire une sélection génétique des plantes grâce à l’extraction de l’ADN des variétés, un gain de temps
précieux pour les chercheurs.
En collaboration avec l’INRA français depuis 2009, l’Agroscope prévoit de sortir plus d’une vingtaine de nouveaux cépages poly-résistants d’ici 2030.
« Il faut environ 20 ans pour sortir un nouveau cépage » J.-L. Spring

Divico, cépage du futur ?
Le premier cépage multi-résistant d’Agroscope, baptisé Divico, du nom du mythique chef helvétique, a été homologué en 2013. Planté à l’essai chez quelques vignerons suisses, il est aujourd’hui présent chez une quinzaine d’entre eux. Tous en sont plutôt contents.
Il faut dire que le divico présente le profil de rêve: productif, résistant au mildiou, à l’oïdium et à la pourriture grise, il permet une réduction presque totale des traitements. Côté cave, il offre un beau potentiel de vinification. Sa seule contrainte connue à ce jour est celle d’attirer les blaireaux à la vigne de par la couleur particulièrement intense de ses baies, couleur qui plaît par ailleurs beaucoup aux cavistes.
Grâce à sa pyramide de résistance, le divico a très bien tenu le coup en 2021, face à des conditions climatiques désastreuses. Il a même été particulièrement productif grâce à la grande disponibilité en eau de ce millésime. Cette année, il aura connu un rendement plus faible du fait de la sécheresse mais sa densité, sa texture et son potentiel d’extraction restent formidables.
Au domaine Vitis Musicalis à Lutry, Alain Chollet le vinifie aussi bien en monocépage qu’en assemblage, dans sa cuvée Musicalis, accompagné de Galotta et Diolinoir, d’autres cépages résistants plus anciens.
Le vigneron est un convaincu de la première heure du potentiel de ces cépages interspécifiques. Il a lui-même mis la main à la pâte lors de ses études, à l’époque des croisements effectués pour obtenir le Galotta, variété arrivée dans les vignes en 2007.
Aujourd’hui, Alain Chollet se réjouit de l’arrivée prochaine de Johanniter sur certaines de ses parcelles marginales et difficiles d’accès. Il est aussi très enthousiaste quant à toute cette nouvelle génération de cépages résistants bientôt prêts à sortir de l’œuf. Convaincu qu’à terme, tout le vignoble se convertira, par nécessité et praticité, aux cépages résistants, le vigneron prône une transition progressive. Il ne s’agit pas d’arracher tous les ceps traditionnels pour planter de nouvelles variétés mais d’avoir une certaine vision de la suite.
« Dans le contexte actuel, les cépages résistants c’est la panacée ! » Alain Chollet
Véritable cépage du futur, le Divico paraît donc tout étudié pour s’adapter aux évolutions actuelles du vignoble. Les retours et échos rencontrés à son sujet sont largement positifs, aussi bien à la vigne qu’en dégustation. Il s’inscrit dans une démarche viticole respectueuse de l’environnement tout en facilitant le travail du vigneron. Cela a l’avantage de mettre tout le monde d’accord : bio ou pas bio, avec les cépages résistants, le débat n’a plus lieu d’être.
Promesse de durabilité ?
Les générations précédentes de cépages résistants montrent aujourd’hui leurs limites: le régent a perdu ses facultés et doit désormais être traité, le Gamaret a tendance à être victime de l’esca (maladie parasitaire de la vigne)…
La pyramide de résistance au cœur du projet en cours de l’Agroscope pourrait être la solution à ces limitations. Néanmoins, un certain laps de temps est toujours nécessaire pour assurer la stabilité d’un nouveau produit et les plantes ne font pas exception à la règle.
L’avenir seul nous dira si les Divico, Divona (petit frère blanc du Divico) et leurs prochains confrères résistants façonneront la viticulture de demain de façon durable, ou s’il ne sera question d’eux que pendant une trentaine d’années. Toujours est-il, comme le souligne avec le sourire Alain Chollet, qu’« une trentaine d’années, c’est toujours ça de gagné. »
D’autant plus que le programme de recherche de l’Agroscope ne s’arrête pas sur cette victoire proche: avec son projet Chasselas résistant, le centre a l’ambition de créer une sélection résistante proche des cépages emblématiques suisses.
Réjouissons-nous, d’ici 2050 nous pourrions trinquer au chasselas résistant en Lavaux !
