“Madame” – Tout ce que j’aurais aimé dire à ma grand-mère

Gwennaël Bollomey | Après des dizaines de sélections en festivals, des salles combles et enthousiastes dans toute la Suisse romande, le film documentaire «Madame» sera au cinéma de
Chexbres pour une soirée en présence du cinéaste Stéphane Riethauser.
Madame, c’est Caroline, la grand-mère du réalisateur. Dès les premières images, on devine chez cette dame coquette aux manières bourgeoises, un caractère bien trempé. Divorcée très jeune, elle s’est faite seule, créant une entreprise florissante et traçant sa route dans un monde d’hommes.
Son petit-fils, lui, se découvre homosexuel dès l’adolescence et rencontre des difficultés à assumer son orientation face aux attentes de la famille. De ces deux parcours hors du commun naît un dialogue joyeux et décomplexé sur les clichés de genre et le pouvoir oppressant de la norme. Leur relation complice nous plonge dans une saga familiale à rebondissements sur trois générations.
Cinéma de la grande salle de Chexbres en présence du réalisateur Stéphane Riethauser
Vendredi 8 novembre, 20h30
“Madame” de Stéphane Riethauser, Suisse, 2019,
94’, VF, 16/16 ans
Prix entrée: Fr. 8.-
Informations: www.cinedoc.ch
Cinq questions au cinéaste Stéphane Riethauser
Le film est en salles depuis une semaine. Comment se sont passées les premières séances?
Magnifique! Depuis mardi, c’est la folie, quasiment toutes les séances sont complètes. Les gens adorent le film. Je reçois des témoignages incroyables de personnes que je ne connais pas et par autant d’hommes, de femmes, d’hétéros, d’homos, de jeunes ou encore de personnes âgées. C’est vraiment bouleversant, je dois dire.
Comment est née l’envie de réaliser ce film? Etait-ce la motivation de faire un film sur votre grand-mère ou sur votre «coming out»?
J’ai commencé à filmer ma grand-mère le jour de ses 90 ans avec la caméra qu’elle m’avait elle-même offerte. Je n’avais alors pas du tout l’intention de faire un film. Ce n’est que des années plus tard que j’ai retrouvé ces cassettes après la mort de ma grand-mère. A ce moment-là, je me suis me dit qu’il y avait vraiment quelque chose d’intéressant sur son destin de femme. Puis, j’ai décidé de me mettre aussi dans le film, car j’avais l’impression que mon parcours pouvait répondre de manière intéressante au sien.
Quel est le lien entre l’existence d’une femme comme votre grand-mère d’une toute autre époque et la vôtre?
A priori nos destins étaient complètement différents. Elle vient d’un milieu ouvrier catholique, d’une famille d’immigrés italiens. Elle est née à Genève au début du 20e siècle et a été forcée de se marier à l’âge de 15 ans. Elle a fait l’école ménagère et était destinée à une vie au service des hommes.
Puis, elle s’est émancipée de tout cela, elle est allée contre le système pour pouvoir être libre, quitte à se faire répudier par sa famille. Mais avec la joie de vivre qui la caractérisait et l’entregent qu’elle avait, elle a réussi à s’en sortir et elle a mené une brillante carrière de femme d’affaires.
Moi à l’opposé je suis né dans un milieu privilégié, bourgeois. Au départ j’ai tout fait pour m’adapter, parce que je ne voulais pas être exclu. On comprend très vite gamin, en tout cas dans mon milieu, à mon époque, qu’il n’était pas acceptable d‘être homosexuel. C’était un tel tabou que ce n’était même pas une option possible pour l’adolescent que j’étais. Puis un jour j’ai dû mettre un mot sur les sentiments que j’avais en moi et j’ai dû me rendre à l’évidence que j’étais homosexuel.
Tous deux nous avons dû nous battre pour exister. Nous avons dû faire un choix à l’âge de 20 ans. Se plier au système et souffrir en sourdine? Ou oser vivre ses désirs au risque de tout perdre? L’envie d’être libre, de vivre sa vie a été plus forte. Au final, ce film est l’histoire de deux êtres qui doivent faire face au destin, s’affranchir du patriarcat pour prendre leurs destins en main et vivre heureux de leurs choix.
Que diriez-vous aujourd’hui aux jeunes homosexuels qui n’osent pas faire leur «coming out»?
J’ai envie de leur dire d’aller voir mon film, car cela relate un vécu de l’intérieur et peut aider à faire le bon choix. Il est délicat de donner des conseils. J’ai toujours envie de dire soyez visibles, soyez vous-mêmes, mais dans certains cas cela peut mener à des tragédies, à des rejets très violents. Aujourd’hui, heureusement, il y a des associations de soutien qui sont là pour aider ces jeunes. N’hésitez pas à les contacter pour demander conseils ou vous faire aider.
Le mot de la fin?
Je vois que ce film est aujourd’hui très estampillé gay, homo. En réalité, à la sortie des salles, le ressenti des gens n’est pas celui-là. Le film plaît à des personnes âgées, à des parents, à tout un chacun et pas seulement à la communauté gay. Chacun peut y voir un peu de son propre vécu et se sentir concerné. C’est avant tout une histoire d’amour, de quête de liberté ou encore d’envie d’être soit. Chacun s’y retrouve.