Une existence pour donner une deuxième vie aux pianos
Réparateur et propriétaire de la plus grande collection de pianos anciens du pays, Alexandre Ramel nous parle de son métier peu commun. Rencontre.
Bechstein, Bösendorfer, Pleyel, Schimmel, les grands noms qui ont fait l’âge du piano sont présents dans l’atelier de la région oronnaise. Pour Alexandre Ramel, l’authenticité et le charme de l’ancien valent le détour. Un détour si important, qu’il y consacre aujourd’hui toute sa vie. « Réparer un piano, pas le moins du monde », pense-t-il adolescent. Pourtant, il est le seul de ses trois frères à succéder à son père. Installé depuis 2015 dans la région d’Oron, Alexandre Ramel nous ouvre les portes de son atelier, lors d’un frais matin de septembre.
Un métier, une passion, une vie
La lumière, projetée par les rayons du soleil sur le visage de l’artisan, dévoile sa grande concentration. A travers les vitres de son atelier, on ne perçoit pas encore l’odeur du bois fin mélangée à celle du décapant : « J’ai nettoyé un cadre hier soir », précise le réparateur comme pour s’excuser une fois que nous l’avons rejoint. Sur notre droite, une bonne trentaine de pianos droits sont stockés. Chandeliers, marqueteries, bois nobles, touches en ivoire, pas besoin d’être fin connaisseur pour comprendre qu’il s’agit de cette fameuse collection de pianos anciens, dont la majeure partie a été construite en Suisse : « Le plus vieux date du début de l’âge d’or du piano, soit aux environs de 1880 ». Impressionnante et étonnante, cette collection l’est tout autant que son propriétaire.
Fils d’un accordeur et réparateur de piano, Alexandre n’est pas tout de suite passionné par le travail sur cet instrument. Enfant, c’est plutôt l’histoire qui le captive : « Je pensais devenir égyptologue ou archéologue ». Féru de lecture, il s’intègre au monde de la librairie une fois sa scolarité obligatoire achevée : « J’aimais lire et non pas ranger les livres en tête de gondole ». A quinze ans, il ressent le besoin d’utiliser ses mains pour construire quelque chose de concret. Il goûte au monde de l’horticulteur-paysagiste : « Je me suis rapidement rendu compte que j’avais besoin de plus utiliser ma tête », rigole l’artisan de 42 ans.
Je pensais devenir égyptologue ou archéologue
Après ces quelques expériences professionnelles, Alexandre Ramel est à court d’idées. « Ma mère m’a dit d’aller aider mon père qui avait des cordes de piano à fabriquer », se souvient l’artisan avant de renchérir : « Jamais je n’aurais pensé que ce métier qui était sous mes yeux depuis ma naissance deviendrait le mien ». Ainsi, depuis le mois de mars 1996, alors âgé de quinze ans, Alexandre Ramel réalise que le métier de son père allie l’histoire et l’artisanat : « En réparant des pianos du 19e siècle, on est plongé dans la vie de nos ancêtres. Finalement, je retombais exactement sur ma première passion : l’Histoire ».
Un métier traditionnel qui revient
Dans son atelier, Alexandre Ramel adapte, ponce, taille, reconstruit des pièces en tout genre. A la recherche de la chaleur sonore émise par les vieux claviers, l’artisan s’accompagne des techniques et de la gestuelle d’autrefois : « J’ai hérité de mon père une vieille machine à tresser les cordes de basses de piano. J’ai des demandes de plusieurs magasins qui apprécient cette qualité traditionnelle ». Pour comparer le son entre ancien et moderne, l’accordeur joue quelques arpèges sur les deux instruments. Quelques notes suffisent pour se rendre compte que les constructions d’antan n’avaient pas la même approche. « Les pianos construits actuellement doivent avant tout séduire en magasin, il sera nécessaire d’allonger la monnaie pour retrouver de vraies sensations sonores une fois l’instrument chez soi ».
Si les techniques de fabrication sont restées à peu près les mêmes, l’origine des pianos a changé : « Aujourd’hui, une grande partie des instruments qui peuplent les vitrines des magasins sont originaires d’Asie ». Malgré le consumérisme et la fragilité du secteur, Alexandre Ramel décide tout de même de se lancer dans cette profession : « Les places d’apprentissage sont extrêmement rares, voire uniques en Suisse. Nous étions deux romands à recevoir notre diplôme en dernière année ».
Transmission de savoir-faire
Jusqu’en 2004, pour apprendre le métier de réparateur-facteur de piano, la partie théorique était enseignée à Vevey, tandis que la pratique était, quant à elle, transmise dans la région biennoise, à Brügg. Depuis, tout a été centralisé sur les rives du lac de Constance, à Arenenberg. « Les techniques d’apprentissage n’ont pas changé au fil des années, mais la manière de concevoir le métier, oui. En France par exemple, on retrouve deux métiers avec d’un côté les réparateurs et de l’autre, les accordeurs-techniciens-mécaniciens qui interviennent uniquement dans les magasins ». D’après le réparateur, les surfaces commerciales n’ont surtout pas besoin de réparateurs : « Dans les magasins de musique, on trouve des marchandises, dans mon atelier, on y trouve des pianos ».
Les techniques d’apprentissage n’ont pas changé au fil des années, mais la manière de concevoir le métier, oui
Malgré la société de consommation, la tendance est peut-être en train de s’inverser : « Je n’ai jamais eu autant de demandes pour des réparations que cette année », nous explique Alexandre Ramel. Les pianistes ou les personnes jouant régulièrement s’attachent de manière sentimentale à leur instrument. Si son carnet de commandes pour les réparations est rempli jusqu’au printemps 2023, Alexandre Ramel observe une diminution pour les accordages à domicile : « Depuis la pandémie, j’ai observé une baisse des accordages, mais encore plus des ventes puisque je n’ai rien vendu durant les restrictions sanitaires ».
Alexandre Ramel en quelques chiffres
1980 Naissance
1998 Apprentissage de facteur de piano
2000 Décès de son père, Charly Ramel
2000 Poursuit son apprentissage chez Hug Musique à Lausanne
2002 Obtient le CFC de facteur de piano
2002 Inscription au registre de commerce
2015 S’installe à Palézieux-Village